04.05.2007

Puisqu'il faut bien commencer

Ça commence généralement un dimanche. Il pleut, la famille s’ennuie, et au détour d’une conversation, la grand-mère glisse qu’elle a eu des nouvelles de la cousine Jeanne. Il y a toujours quelqu’un de poli pour demander « c’est qui, déjà, Jeanne ? ». Des soupirs se font entendre, la grand-mère est aux anges, elle va pouvoir raconter pour la quatre cent cinquantième fois les parties de pêche avec l’oncle Henri et la tante Marguerite au bord de la rivière. Silence respectueux, presque religieux, on prête une oreille polie et on oublie – jusqu’à la prochaine fois.

Pour moi, ça a commencé un soir. Depuis un an et demi, ces vieux papiers traînaient au fond d’un carton que personne n’avait encore ouvert. Mon grand-père était mort, et les papiers n’étaient pas triés. J’ai vu mon père commencer à tracer des signes cabalistiques sur une feuille A4. A sept ans, même si on sait lire, on ne comprend pas tout ce que les adultes font. Mon père m’a tout expliqué, que ses parents faisaient de la généalogie et que ce qu’il traçait était un arbre généalogique (deux mots nouveaux pour mon vocabulaire en quinze secondes, en passant) ; que son père avait laissé des papiers. Joie de l’enfant initié à des secrets d’adultes. Joie du déchiffrement de ces signes bizarres. Joie de poser des questions. Comme je n’ai pas de tante Marguerite, je n’ai pas posé la fameuse question. Mais il est des noms qui ne m’ont plus quittée.

Et je comprends maintenant pourquoi les grands-mères sont si enthousiastes à l’idée de parler de tante Jeanne, de l’oncle Henri, des parties de pêches au bord de la rivière, et des gâteaux de la tante Marguerite (« mais si, tu sais, la sœur de papa »). A l’âge de dix-huit ans, j’ai pris contact avec une cousine de ma grand-mère, qui était en quelque sorte la dépositaire de la mémoire familiale. Avec un bonheur non dissimulé, elle m’a envoyé le résultat de quinze ans de recherches généalogiques. (Quand j’y repense, c’était rageant : elle savait, elle, et personne ne voulait me dire d’où venait la grand-mère Marie-Amélie.) Sur les photocopies, il y avait les signes cabalistiques de mes sept ans - mais je les ai déchiffrés toute seule. Un an plus tard, je rencontrai la cousine Lucile. Elle avait tant à me dire, du haut de ses quatre-vingt ans ; elle avait tant à dire, et personne pour l’écouter. A part son mari, fidèle compagnon de ses voyages généalogiques, sa famille ne lui accordait que cette attention polie et respectueuse qui accompagne les grands-mères. Ce jour-là, elle a parlé et j’ai bu ses paroles. Elle m’a parlé de la famille, de ses grands-parents, et même de ma propre grand-mère (ça ne dit pas tout à ses petits-enfants, une grand-mère).

J’ai décidé d’aller à nouveau interroger ma grand-mère. Et s’il fallait une preuve ultime que les récits des grands-mères sont des trésors que l’on devrait soigneusement chérir de génération en génération, elle m’a été offerte au détour de cette petite phrase : « quand mon arrière-grand-mère me racontait l’occupation de la Brie par les Prussiens ». Résumons. L’arrière-grand-mère : Victoire C., née en 1847, morte en 1940. Sa petite-fille, ma grand-mère, née en 1926. Et moi, Marie, j’écoute en 2007 le récit de la guerre de 1871, tel qu’il a été transmis par l’une de ses protagonistes.

Nous devrions tous écouter nos grands-mères le dimanche.

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