04.05.2007
Pour continuer sur les grands-mères
On me demande de continuer à parler des grands-mères. Cela tombe bien, ma famille comporte toutes sortes de grands-mères. Il y a celle que l’on appelle grand-mère (et qui vous parle des Prussiens et de 1871), celle que votre père appelait mamé (c’est comme ça qu’on appelait – qu’on appelle ? – les grands-mères dans le Sud-Ouest) ; il y a celle que votre père appelle la « vieille mémé » (comprendre : la grand-mère de votre grand-mère), qu’il a connue – pas beaucoup, elle est morte quand il avait huit ans – et qui parlait avec le plus bel accent d’Aix-en-Provence ; il y a la grand-mère dont les initiales sont brodées sur du linge, que votre grand-mère vous fait soigneusement admirer juste après avoir raconté les parties de pêche avec l’oncle Henri ; il y a les grands-mères légendaires, qui sont censées être nées dans une prison sous la Révolution Française, et dont on cherche en vain la trace dans l'arbre généalogique; il y a les grands-mères sans grand-père, qui assumaient parfaitement le rôle du grand-père et qui se moquaient comme de l'an quarante de ce que l'on pouvait leur dire sur leur statut de filles-mères.
Et puis il y a les grands-pères. Ils sont moins bavards (le mien, en tout cas), mais on peut aussi parler d’eux. Il y a ceux qu’on appelle cérémonieusement papé (le masculin de mamé – voir explication plus haut) ; leurs fils s’appelaient également papé et il y a fort à parier que leurs petits-fils porteront également ce nom. Il y a ceux dont on ne parle pas (sans doute parce que leurs propres fils ne parlent pas). Il y a ceux qui font partie de la légende familiale – et il y a ceux qui sont au nombre de trois par petits-fils (dans mon cas, les deux dernières catégories se recoupent).
Soit une grand-mère donnée. Le grand-père n°1 est mort quand son fils avait neuf ans et sa fille sept. Pour qu’une jeune fille de dix-neuf ans accepte de devenir la future grand-mère, il écrivait des poèmes. Des comme ça, on n’en écrit plus, maintenant. Et on n’en lit plus, parce qu’on a du mal à aller ne serait-ce qu’au bout d’un quatrain. Mais je les admire, et je rêve nostalgique de cette époque où les jeunes gens séduisaient les jeunes filles à coup de quatrains et de tercets et de rimes bien mesurées et de dédicaces galantes. Ça aurait été encore mieux si ça avait duré – mais le destin fait ce qu’il veut et ce qu’il a décidé : par exemple, enlever un mari parti en Indochine à une jeune femme de trente-et-un ans et des enfants de neuf et sept ans. Quatorze ans de mariage, et plus de grand-père n°1. La jeune veuve a trouvé un mari, et voilà deux ans après le grand-père n°2. Comme personnage haut en couleurs, il le dispute aisément au grand-père n°1. Médecin, anesthésiste, inventeur de talent, mais aussi tête-en-l’air que génial, et voilà comment les millions promis par ses découvertes filent dans les poches d’américains ravis de l’aubaine. Lui, c’était un vrai grand-père. Celui qui vous laisse les souvenirs que vous raconterez à une assistance qui n’en a rien à faire, celui des goûters du jeudi au côté de la grand-mère après la promenade au Luxembourg (le jardin parisien, même si j’ai longtemps cru que mon père visitait chaque semaine le grand-duché).
Les grands-mères et les grands-pères les plus intéressants sont ceux que l’on n’a pas connus. On en parle avec la vénération qui sied à une légende ; on murmure leur nom comme on invoquerait un saint protecteur. Le grand-père n°1 m’intéresse beaucoup plus que le grand-père n°2 – parce que je n’ai personne pour m’en parler. Et quand je parle de mamé, je ne parle plus de ma grand-mère, je parle d’une personne qui a vécu alors que je n’étais pas née – et ce seul fait la fait accéder au rang de mythe.
Je pourrais parler pendant des heures des grands-mères et des grands-pères, de ce qu’ils m’ont dit, de ce que j’aurais aimé qu’ils me disent et que je ne saurai jamais. Je remercie celles et ceux qui ont pris le temps de mettre par écrit tout ce qu’ils n’avaient pas le temps de dire – et ceux de leurs descendants qui ont écouté leur grand-mère se transmettent ces récits comme on transmet le plan permettant de trouver le trésor dans l’île mystérieuse. Qui sait s’ils n’ont pas demandé au vent de nous apporter un prétexte pour parler d’eux ?
18:45 Publié dans Les prétextes du vent | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



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Commentaires
Félicitations pour ton blog...
Tu écris de bien jolies histoires de famille. Peut-être y mettras-tu quelques photos jaunies ? Ca me donne des idées pour mon blog...
Bizzzzzz
Gaëlle.
Ecrit par : Gaëlleg | 04.05.2007
Répondre à ce commentaireC'est vraiment joli, ça se lit très facilement et on est pris dans l'histoire.
Bravo
Ecrit par : Sabine | 04.05.2007
Répondre à ce commentaire:-) Sympaaaa!
Ecrit par : Armelle | 05.05.2007
Répondre à ce commentaireon s'y croirait !!!
mon père écrit l'histoire de ses parents,quand je viens le voir, je lis chaque fois la suite...
j'attends la tienne...
Ecrit par : muriel | 05.05.2007
Répondre à ce commentaireon s'y croirait!!!
mon père écrit l'histoire de ses parents, à chaque fois que je viens le voir, je lis la suite,
j'attends la tienne...
Ecrit par : muriel | 05.05.2007
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