06.05.2007

La mémoire des vieux papiers

Comme je l’ai déjà écrit, tout a commencé un soir, devant une feuille de papier aux signes mystérieux. La curiosité me poussait, et j’ai demandé à mon père comment mes grands-parents étaient parvenus à ce résultat. Il possédait peu de documents, mais il m’a montré ceux qu’il avait sous la main. L’envie de me lancer à mon tour dans cette quête incertaine a grandi en moi. J’ai dû attendre avant de franchir les étapes qui me permettraient de remplir, à mon tour, des feuilles A4 de signes cabalistiques.

J’ai franchi la première étape à l’âge de treize ans. Mes parents nous avaient emmenées, mes sœurs et moi, en vacances dans le berceau de la famille. Mon père m’avait proposé de m’accompagner à la mairie, pour continuer les recherches de mon grand-père. Un après-midi, nous avons franchi les portes d’une petite mairie des Hautes-Pyrénées. Nous avons été accueillis par une secrétaire de mairie, d'abord surprise puis enchantée, qui nous a raconté comment mon arrière-arrière-grand-oncle avait vendu la maison de famille. Cette maison est toujours intacte dans ce village : elle porte le même nom qu’il y a deux cent cinquante ans, comme un monument chargé de garder tenace la mémoire de mes ancêtres. De cette visite me reste surtout mon premier contact avec des registres paroissiaux et des registres d’état-civil, avec des vieux papiers que l’âge n’a pas épargnés et qu’aujourd’hui encore, je ne peux pas manier sans un immense respect. J’ai compris ce jour-là que ces listes de noms à l’aspect austère étaient parmis les seuls dépositaires de la mémoire de la plupart de nos ancêtres.

Mes grands-parents possédaient un manuel d’initiation à la généalogie que mon père conserve à la maison. A la fin de ce livre figure une liste des archives départementales avec leurs coordonnées. Une main soigneuse avait pris soin de tracer une croix devant toutes celles vers lesquelles leurs recherches auraient dû les emporter s’ils en avaient eu le temps. J’ai repris cette liste, et avec les quelques moyens dont je disposais, j’ai commencé (au gré des humeurs de mes parents, des impératifs de mes études et du contenu de mon compte en banque) à parcourir des pages de vieux registres dans des dépôts d’archives.

Je pourrais raconter toutes sortes d’anecdotes sur les recherches que j’y ai menées. Il y a eu le coin de page arraché par un chien (alors que l’on déchiffrait le début d’un nom qui m’intéressait). Il y a eu ces recherches obstinées de l’acte de naissance d’une ancêtre dans la Loire, avec comme seul indice le récit de mon grand-père, avant que je m’aperçoive que cette ancêtre était née quelques kilomètres plus au sud – en Haute-Loire, ce qui compliquait un peu mes recherches. Il y a eu mon premier contact avec des archives notariales de la fin du dix-septième siècle et du dix-huitième siècle : ces vieux papiers, beaucoup plus riches que les registres paroissiaux, regorgent de détails sur la vie quotidienne de nos ancêtres. Derrière des formulations quelque peu stéréotypés, on devine les événements qui ont marqués la vie de nos ancêtres : mariage que les parents n’approuvaient pas ; brouille entre parents et enfants conduisant à faire de telle fille l’héritière universelle ; formation de clans familiaux. Il y a eu ces équipées au cours desquelles, fière comme Artaban et pas encore majeure, je prenais le train toute seule pour aller passer une journée dans un dépôt d’archives (à cinquante kilomètres de chez mes parents, certes, mais pour moi c’était déjà l’aventure); quand je rentrais, la curiosité gagnait mon grand-père : qu’avais-je trouvé ? Ces noms lui disaient-ils quelque chose ? Et puis il y a eu ces vacances dans les Hautes-Pyrénées. J’avais gagné une petite somme comme jeune fille au pair, et j’avais décidé de prendre un billet de train et une chambre dans une auberge de jeunesse. Pendant cinq jours, je suis allée, seule, à mille kilomètres de chez moi, sans personne pour m’aider, aux archives départementales de Tarbes. Ces cinq jours furent pour moi magiques.

Mon arbre généalogique est loin d’être terminé (mais qui peut dire qu’un jour, il aura achevé ses recherches ?). Tout n’a pas été simple. Mais il est quelques ancêtres pour qui j’ai une affection particulière. La première s’appelle Marie-Amélie. Ma grand-mère me parlait volontiers de sa vie, de son veuvage, de ses enfants, mais quand nous abordions la question de ses parents, la profusion de détails se muait en silence radio. Depuis, j’ai su ; mais elle reste encore aujourd’hui une de mes ancêtres préférées. Presque en même temps qu’elle, il y a eu Joséphine. Je l’ai longtemps cherchée, Joséphine. Mariée à quinze ans, mère à seize, morte à vingt-cinq. J’ignorais d’où elle venait. Quelqu’un a levé pour moi le mystère. Elle est pour moi le symbole de ces ancêtres qui nous hantent, parce qu’on les cherche là où ils ne sont pas alors que nous tournons sans cesse autour du lieu où ils sont. Enfin, il y a Charlotte. Elle est proche et lointaine à la fois. Proche, parce qu’elle est la grand-mère d’un grand-père que je n’ai presque pas connu. Lointaine, parce que je ne sais rien sur elle, si ce n’est qu’elle a eu deux enfants, dont une fille qui est mon arrière-grand-mère. Je ne sais ni où et quand elle est née, ni où et quand elle s’est mariée, ni où et quand elle est morte. Alors que, peu à peu, au fil de mes recherches et des récits que je recueille, d’autres ancêtres prennent chair, elle plane, insaisissable, au-dessus des documents que j'accumule près de mon bureau. Mais je ne désespère pas de la retrouver. Je sais que je découvrirai un jour l’endroit où elle se cache, et où je sais qu’elle m’attend.

Il y a quatre ans, mon grand-père a eu quatre-vingt ans. Comme cadeau, nous lui avons offert son arbre généalogique imprimé sur un beau papier. Après tant d’années à en dire très peu sur sa famille, il a reçu avec émotion cet arbre qu’il présente désormais avec fierté à tous les membres de la famille qui viennent lui rendre visite. A cause du système qu’il a mis au point pour protéger son cadeau, j’ai rebaptisé l’arbre « les rouleaux de la Torah ». Il me semble que ce nom ne doit rien au hasard.

04.05.2007

Pour continuer sur les grands-mères

On me demande de continuer à parler des grands-mères. Cela tombe bien, ma famille comporte toutes sortes de grands-mères. Il y a celle que l’on appelle grand-mère (et qui vous parle des Prussiens et de 1871), celle que votre père appelait mamé (c’est comme ça qu’on appelait – qu’on appelle ? – les grands-mères dans le Sud-Ouest) ; il y a celle que votre père appelle la « vieille mémé » (comprendre : la grand-mère de votre grand-mère), qu’il a connue – pas beaucoup, elle est morte quand il avait huit ans – et qui parlait avec le plus bel accent d’Aix-en-Provence ; il y a la grand-mère dont les initiales sont brodées sur du linge, que votre grand-mère vous fait soigneusement admirer juste après avoir raconté les parties de pêche avec l’oncle Henri ; il y a les grands-mères légendaires, qui sont censées être nées dans une prison sous la Révolution Française, et dont on cherche en vain la trace dans l'arbre généalogique; il y a les grands-mères sans grand-père, qui assumaient parfaitement le rôle du grand-père et qui se moquaient comme de l'an quarante de ce que l'on pouvait leur dire sur leur statut de filles-mères.

Et puis il y a les grands-pères. Ils sont moins bavards (le mien, en tout cas), mais on peut aussi parler d’eux. Il y a ceux qu’on appelle cérémonieusement papé (le masculin de mamé – voir explication plus haut) ; leurs fils s’appelaient également papé et il y a fort à parier que leurs petits-fils porteront également ce nom. Il y a ceux dont on ne parle pas (sans doute parce que leurs propres fils ne parlent pas). Il y a ceux qui font partie de la légende familiale – et il y a ceux qui sont au nombre de trois par petits-fils (dans mon cas, les deux dernières catégories se recoupent).

Soit une grand-mère donnée. Le grand-père n°1 est mort quand son fils avait neuf ans et sa fille sept. Pour qu’une jeune fille de dix-neuf ans accepte de devenir la future grand-mère, il écrivait des poèmes. Des comme ça, on n’en écrit plus, maintenant. Et on n’en lit plus, parce qu’on a du mal à aller ne serait-ce qu’au bout d’un quatrain. Mais je les admire, et je rêve nostalgique de cette époque où les jeunes gens séduisaient les jeunes filles à coup de quatrains et de tercets et de rimes bien mesurées et de dédicaces galantes. Ça aurait été encore mieux si ça avait duré – mais le destin fait ce qu’il veut et ce qu’il a décidé : par exemple, enlever un mari parti en Indochine à une jeune femme de trente-et-un ans et des enfants de neuf et sept ans. Quatorze ans de mariage, et plus de grand-père n°1. La jeune veuve a trouvé un mari, et voilà deux ans après le grand-père n°2. Comme personnage haut en couleurs, il le dispute aisément au grand-père n°1. Médecin, anesthésiste, inventeur de talent, mais aussi tête-en-l’air que génial, et voilà comment les millions promis par ses découvertes filent dans les poches d’américains ravis de l’aubaine. Lui, c’était un vrai grand-père. Celui qui vous laisse les souvenirs que vous raconterez à une assistance qui n’en a rien à faire, celui des goûters du jeudi au côté de la grand-mère après la promenade au Luxembourg (le jardin parisien, même si j’ai longtemps cru que mon père visitait chaque semaine le grand-duché).

Les grands-mères et les grands-pères les plus intéressants sont ceux que l’on n’a pas connus. On en parle avec la vénération qui sied à une légende ; on murmure leur nom comme on invoquerait un saint protecteur. Le grand-père n°1 m’intéresse beaucoup plus que le grand-père n°2 – parce que je n’ai personne pour m’en parler. Et quand je parle de mamé, je ne parle plus de ma grand-mère, je parle d’une personne qui a vécu alors que je n’étais pas née – et ce seul fait la fait accéder au rang de mythe.

Je pourrais parler pendant des heures des grands-mères et des grands-pères, de ce qu’ils m’ont dit, de ce que j’aurais aimé qu’ils me disent et que je ne saurai jamais. Je remercie celles et ceux qui ont pris le temps de mettre par écrit tout ce qu’ils n’avaient pas le temps de dire – et ceux de leurs descendants qui ont écouté leur grand-mère se transmettent ces récits comme on transmet le plan permettant de trouver le trésor dans l’île mystérieuse. Qui sait s’ils n’ont pas demandé au vent de nous apporter un prétexte pour parler d’eux ?

Puisqu'il faut bien commencer

Ça commence généralement un dimanche. Il pleut, la famille s’ennuie, et au détour d’une conversation, la grand-mère glisse qu’elle a eu des nouvelles de la cousine Jeanne. Il y a toujours quelqu’un de poli pour demander « c’est qui, déjà, Jeanne ? ». Des soupirs se font entendre, la grand-mère est aux anges, elle va pouvoir raconter pour la quatre cent cinquantième fois les parties de pêche avec l’oncle Henri et la tante Marguerite au bord de la rivière. Silence respectueux, presque religieux, on prête une oreille polie et on oublie – jusqu’à la prochaine fois.

Pour moi, ça a commencé un soir. Depuis un an et demi, ces vieux papiers traînaient au fond d’un carton que personne n’avait encore ouvert. Mon grand-père était mort, et les papiers n’étaient pas triés. J’ai vu mon père commencer à tracer des signes cabalistiques sur une feuille A4. A sept ans, même si on sait lire, on ne comprend pas tout ce que les adultes font. Mon père m’a tout expliqué, que ses parents faisaient de la généalogie et que ce qu’il traçait était un arbre généalogique (deux mots nouveaux pour mon vocabulaire en quinze secondes, en passant) ; que son père avait laissé des papiers. Joie de l’enfant initié à des secrets d’adultes. Joie du déchiffrement de ces signes bizarres. Joie de poser des questions. Comme je n’ai pas de tante Marguerite, je n’ai pas posé la fameuse question. Mais il est des noms qui ne m’ont plus quittée.

Et je comprends maintenant pourquoi les grands-mères sont si enthousiastes à l’idée de parler de tante Jeanne, de l’oncle Henri, des parties de pêches au bord de la rivière, et des gâteaux de la tante Marguerite (« mais si, tu sais, la sœur de papa »). A l’âge de dix-huit ans, j’ai pris contact avec une cousine de ma grand-mère, qui était en quelque sorte la dépositaire de la mémoire familiale. Avec un bonheur non dissimulé, elle m’a envoyé le résultat de quinze ans de recherches généalogiques. (Quand j’y repense, c’était rageant : elle savait, elle, et personne ne voulait me dire d’où venait la grand-mère Marie-Amélie.) Sur les photocopies, il y avait les signes cabalistiques de mes sept ans - mais je les ai déchiffrés toute seule. Un an plus tard, je rencontrai la cousine Lucile. Elle avait tant à me dire, du haut de ses quatre-vingt ans ; elle avait tant à dire, et personne pour l’écouter. A part son mari, fidèle compagnon de ses voyages généalogiques, sa famille ne lui accordait que cette attention polie et respectueuse qui accompagne les grands-mères. Ce jour-là, elle a parlé et j’ai bu ses paroles. Elle m’a parlé de la famille, de ses grands-parents, et même de ma propre grand-mère (ça ne dit pas tout à ses petits-enfants, une grand-mère).

J’ai décidé d’aller à nouveau interroger ma grand-mère. Et s’il fallait une preuve ultime que les récits des grands-mères sont des trésors que l’on devrait soigneusement chérir de génération en génération, elle m’a été offerte au détour de cette petite phrase : « quand mon arrière-grand-mère me racontait l’occupation de la Brie par les Prussiens ». Résumons. L’arrière-grand-mère : Victoire C., née en 1847, morte en 1940. Sa petite-fille, ma grand-mère, née en 1926. Et moi, Marie, j’écoute en 2007 le récit de la guerre de 1871, tel qu’il a été transmis par l’une de ses protagonistes.

Nous devrions tous écouter nos grands-mères le dimanche.